Entretien avec Maude Lachuer – Référente mixité chez We Ker

Maude Lachuer, référente mixité au sein de l’association We Ker à Rennes, nous parle aujourd’hui de la prise de parole auprès des jeunes publics, au début de leur insertion professionnelle. 

Inégalités salariales dès le premier job, valorisation de la parole de chacun-e, non-mixité en atelier…  Cet entretien est l’occasion de mettre en lumière la parole des jeunes femmes, qui sont au cœur de nos actions solidaires.

Bonjour Maude, peux-tu te présenter et nous parler de We Ker ?

"Maude Lachuer ! Je suis référente mixité au sein de l'association We Ker. Cette association est née de la fusion de la mission locale du bassin rennais et de la maison de l'emploi de ce même territoire. C'est une structure qui œuvre à mettre en place des actions territoriales dans les champs de l'emploi, l'insertion et la formation. Et également d'accompagner les 16 à 25 ans dans leur insertion socio-professionnelle."

"Je n'ai pas les compétences.", "Je n'ai pas les capacités.", "Ce n'est pas fait pour moi..."

Qu'est-ce qui t'a motivée à choisir la formation Les Nouvelles Oratrices pour les ateliers que tu proposes au sein de We Ker ?

"J'ai rencontré Fanny Dufour en mars 2020, au démarrage de ma mission. Et j'ai vraiment accroché sur son projet, et le concept de pouvoir proposer des ateliers de prise de parole pour les femmes, et entre les femmes. Parce qu'à travers cet exercice de prise de prise de parole en public, on touche deux niveaux pour les stéréotypes. A la fois les stéréotypes extérieurs, ceux que l'on porte sur son environnement, sur les métiers notamment. Et les stéréotypes qui sont intériorisés ! Donc ces ateliers de prise de parole permettent aussi aux femmes de gagner en légitimité parce que trop souvent j'ai pu entendre : "Je n'ai pas les compétences.", "Je n'ai pas les capacités.", "Ce n'est pas fait pour moi..." Donc ça permet aussi de casser ce cercle vicieux d'auto-censure."

As-tu l'impression que les jeunes femmes et les jeunes hommes sont égaux en matière de prise de parole ?

"Je dirais que c'est une question qui est complexe parce que je la vois sur deux dimensions. A la fois une dynamique individuelle, où en fait les personnes vont, qu'on soit homme ou femme, être plus ou moins à l'aise avec la prise de parole. J'ai pu voir des hommes assez introvertis et puis des jeunes femmes qui n'ont aucun souci sur la prise de parole. Et puis, il y a la dynamique de groupe aussi qui influe beaucoup. Et dans la prise de parole en public, ça peut avoir une grande importance. Ce qui est assez étonnant, c'est que les jeunes générations, et les jeunes que je rencontre aujourd'hui sont quand même assez sensibilisés sur les questions du sexisme, du harcèlement, des rôles des femmes et des hommes... Mais pour autant, quand j'anime un atelier c'est assez flagrant de voir que si je ne les oblige pas à se mélanger, ils vont instinctivement se regrouper entre sexes : un groupe entre les garçons et un entre les filles."

"Vous savez, c'est un métier où il y a beaucoup d'hommes, l'équipe est très masculine."

Est-ce que toi, tu as pu observer ou entendre parler de traitements inégalitaires ?

"Oui ! J'ai eu des témoignages de jeunes femmes ou même aussi de collègues qui accompagnent les jeunes dans l'accès à l'emploi. Alors, ça peut être sur des critères très classiques d'argumentaires tels que : "Vous savez, c'est un métier où il y a beaucoup d'hommes, l'équipe est très masculine." "Vous savez, c'est un métier où vous allez porter des choses lourdes. Vous allez porter des brouettes..." "Oh, je ne peux pas prendre de femmes parce que je ne suis pas équipé de vestiaires pour femmes." Ou encore : "Non, moi j'ai déjà embauché une femme, ça s'est mal passé du coup c'est fini je n'embauche plus de femmes !" Donc ça, ce sont des choses que j'ai pu entendre de la part de jeunes femmes ou de collègues quand ils accompagnent sur l'insertion.."

Penses-tu qu'il y ait des différences avec l'âge ?

"Pas vraiment ! De mon point de vue, je ne pense pas que ce soit lié au critère d'âge mais plutôt lié aussi aux différentes expériences. Par exemple, dans son parcours de vie on peut avoir des personnes ressources qui nous ont permis de gagner en confiance. Ou alors, est-ce que j'ai vécu des prises de parole qui m'ont donné confiance ? Ou au contraire, qui ne m'ont vraiment pas aidé et qui ne m'ont pas fait me sentir très à l'aise ? Et en fait tout ça permet de se constituer une assurance. Alors oui, je pense qu'avec l'âge on prend peut-être un peu de recul sur soi. Sur les autres aussi ! Mais je ne suis pas convaincue que c'est uniquement l'âge qui permet de gagner en confiance dans la prise de parole."

Ce à quoi je suis vigilante, quand j'anime un atelier, c'est de distribuer la parole. Aller chercher la parole qui n'a pas encore été entendue, qui n'a pas osé sortir de la bouche.

Selon toi, comment peut-on tendre vers plus d'égalité entre les jeunes femmes et les jeunes hommes, au niveau de leurs prises de parole ?

"Moi, ce à quoi je suis vigilante, quand j'anime un atelier, c'est de distribuer la parole. Aller chercher la parole qui n'a pas encore été entendue, qui n'a pas osé sortir de la bouche. Que ce soit chez les garçons ou chez les filles, mais d’être vigilante à ce que chacun ait pu parler, ait pu s'exprimer. Et de donner le sentiment que cette parole-là a de la valeur. "

En entretien d'embauche, quels sont les intérêts principaux d'être plus à l'aise à l'oral ?

"Travailler sa prise de parole, travailler son argumentaire, ce sont des outils pour partir plus serein.e à l'entretien d'embauche. Ce que j'entends souvent aussi sur les inquiétudes, ce sont les fameuses questions pièges : "Et si on me dit ça et ça, et que je ne sais pas quoi répondre..." Donc de pouvoir travailler cette prise de parole, de désamorcer aussi l'enjeu, l'espèce de mystification de l'entretien d'embauche, l'espèce de pouvoir un peu inconscient quand on se représente l'employeur. Et se dire que finalement, on est gagnant-gagnant aussi dans ce rapport-là. Donc travailler la prise de parole, pour moi, c'est très très important parce que tout au long de ce parcours, que ce soit pour trouver un stage, une alternance, trouver un employeur... Peut-être même convaincre son entourage sur son projet pro… Et bien c'est très important, et avoir les outils pour s'entrainer permet derrière de gagner en assurance et de voir ce qui marche ou pas quand on s'exprime..."

Les inégalités salariales entre les femmes et les hommes se mettraient en place dès le premier job, qu'en penses-tu ? Pourrait-on venir à bout de ces inégalités en étant plus à l'aise à l'oral ?

"Travailler la prise de parole effectivement, ça permet aussi d'outiller pour argumenter, avoir des trucs et astuces sur ce que c'est qu'une négociation. Finalement, négocier un salaire c'est pas juste savoir se vendre et parler de ses compétences, c'est aussi se rendre compte de ce qu'est un salaire, des avantages sociaux… De décortiquer aussi ce qu'est une convention collective et souvent le jeune public n'est pas outillé. Donc ça c'est aussi quelque chose qui est important à travailler je pense. Préparer aussi au monde du travail : j'ai les compétences, j'ai le diplôme… Ok, je peux le valoriser avec la prise de parole. Mais derrière aussi c'est à travailler avec le secteur, c'est à travailler avec l'entreprise et peut-être des données plus droit du travail pour que chacun.e puisse argumenter et avoir les outils d'une vraie négociation."

Qu'as-tu pensé de la non-mixité pour ces ateliers ? Crois-tu que les résultats auraient été les mêmes en situation de mixité ?

"Et bien, je pense que c'est très bien de ne pas avoir de mixité parfois. Notamment quand on touche à une question de fond qui est la confiance en soi, l'estime de soi. Parce que c'est ça qu'on touche aussi avec la prise de parole. Donc j'en parlais tout à l'heure sur les deux dynamiques qui peuvent se créer, à quoi interpelle la prise de parole : une dynamique plus personnelle et une dynamique de groupe. Et là, le fait d'avoir un groupe non-mixte, d'être vraiment entre femmes, entre pairs, d'instaurer de la sororité... ça permet aussi d'avoir une dynamique de groupe bienveillante, avec des femmes qui partagent aussi les mêmes obstacles et qui peuvent aussi rencontrer d'autres femmes pour qui ça présente moins de problèmes et qui peuvent être des rôles modèles, pour permettre d'oser."

Autrice : Camille

Article récents

Le Grand oral du bac, un plus grand défi pour les lycéennes ?

Comment se préparer au Grand Oral du Bac 2021 ? Dans le domaine des inégalités entre les filles et les garçons concernant la prise de parole en milieu scolaire, ce ne sont pas les études qui manquent ! Les recherches menées dans des écoles, collèges ou lycées français...

Gagnez en performance grâce à la mixité de genre !

Les femmes sont-elles assez présentes en entreprise ? Qu'en est-il alors lorsqu'une mixité est atteinte ? Pour trouver des réponses à ces questions, nous avons discuté avec Isabelle Gueguen, experte de l’égalité professionnelle et co-fondatrice du cabinet Perfégal....

3 vidéos TED qu’on vous conseille !

Vous avez quelques minutes devant vous ? On a quelque chose qui devrait vous intéresser ! Stéréotypes, économie, super-pouvoirs… Découvrez notre sélection de vidéos TEDx d’intervenantes passionnées et passionnantes, habitées par leurs convictions et enthousiasmées de...

Démarrer son activité l’année de la Covid-19 : mode d’emploi

La date de lancement était pour moi une évidence, un symbole de l’essence même du projet : le 8 mars. La journée des droits des femmes. Parce que la prise de parole est un droit, et que nombre de nous en sont encore privées. Il suffit de regarder le pourcentage...